L’Épave, 1914

« Une Épave de M. Dauchez qu’il vaudrait mieux ne pas citer. »

Cette critique lapidaire parue dans L’Homme libre du 12 avril 1914 nous invite au contraire à nous interroger sur cette œuvre, des quelques documents préparatoires à la toile finale qui a suscité ce commentaire. André Dauchez nous a habitués à de vastes paysages, dunes et bords de mer, anses de rivières et rangées de pins maritimes, hameaux de pêcheurs et landes désertes… Le tableau présenté ici contrarie nos habitudes, ouvrant un autre regard sur le travail de l’artiste.
Commençons par une photographie, plaque de verre scannée par un arrière-petit-fils d’André Dauchez (1). Le cliché nous montre une épave gisant sur le flanc ; est-ce un échouement, ou la vue d’un cimetière de bateaux ? Pas d’autre carcasse visible, et la côte en arrière-plan ne donne pas d’indications.

Le bateau se nomme Gabrielle, et est immatriculé à Auray. Difficile de trouver des informations sur ce bateau, probablement un brick-goélette, ni de reconnaître la côte où il gît.
Mi-marée, semble-t-il ; Dauchez fait un dessin préparatoire fidèle et détaillé (2), complété d’annotations concernant les couleurs, certainement en vue d’une huile sur toile. La photo comme le dessin montrent toutefois un ciel uniformément gris, et ce ciel n’inspire pas le peintre, qui aime les ciels contrastés !

Un second dessin (2) nous montre Gabrielle sous un ciel plus animé. C’est un autre moment de la journée, ou un autre jour : la mer est plus basse et l’épave, bien étudiée dans le premier dessin, est dessinée plus sommairement. Dauchez se positionne un peu plus loin du bateau, le plan est élargi, et sur la gauche, une perche balise un haut-fond dans un environnement rocheux et hostile. L’artiste, également navigateur, connaît le danger des côtes, qu’il met en évidence dans ce dessin à marée basse.

Le catalogue des peintures (3) indique une petite étude, format 16×22, et un croquis appartenant au musée de Saint-Nazaire. Pas de photo disponible malheureusement. C’est à partir du second dessin que Dauchez réalise en 1914 une esquisse (65×100) (4) : même plan d’ensemble avec la perche, mer basse, ciel ombragé… ; l’arrière-plan est moins précis, l’épave est bien le motif principal et devient le titre du tableau. Sombre vision qui rappelle l’époque de la Bande noire, autour de 1900.

Puis vient une toile de grand format, 97×146 (5), encore bien sombre, mais plus contrastée : Dauchez ajoute de la lumière dans le ciel, sur la mer et sur le navire, en particulier à la proue. À l’arrière-plan, la côte rocheuse est encore atténuée, laissant place sur la droite à une dune claire. Il ajoute aussi de la vie, des goélands tournoyant au-dessus de Gabrielle : quelques fines silhouettes blanches se détachent sur les nuages sombres, quelques autres, petits traits noirs, dans la luminosité du ciel. Une ambiance tragique et mystérieuse qui pourrait évoquer quelques contes et légendes de Bretagne (6).

André Dauchez expose ce tableau au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts en 1914, ainsi que deux autres œuvres de mêmes dimensions, 97×146 : La Ville close de Concarneau (achetée plus tard à Chicago) et La côte de Plomarc’h (acheté par la Ville de Paris). Ci-dessous, les croquis du catalogue des peintures (3).

L’Épave ne laisse pas indifférents les critiques dans leurs comptes-rendus ! (7)

« Les paysages de M. André Dauchez se ressemblent tous. Ils sont bien construits, vigoureux, nerveux et larges. M. Dauchez s’est trompé, cette fois-ci, avec son Navire échoué, qui n’est pas bon. » 12 avril 1914, Excelsior (Remarque : une photo de l’Épave illustre l’article.)

« Si le Concarneau fortifié de M. Dauchez et sa Côte de Plomarc’h ont de l’allure, et valent par la sévérité du dessin et de la composition, son Épave, harmonie en gris plombé, est tout de même d’un mélo un peu trop « Tattegrain » à mon humble goût. » 12 avril 1914, Gil Blas

« Il y a des paysagistes qui voient toujours la nature après la pluie, avec une netteté d’atmosphère qui donne des duretés. M. Dauchez est de ce nombre, et, je ne sais pourquoi son art est à la fois remarquable et peu attrayant, sauf en ce bateau naufragé qui est d’une vérité saisissante. » Louis de Meurville, 12 avril 1914, L’Éclair

« M. Dauchez possède ce rare avantage : une ferme et belle ligne de conduite. Avec des moyens peu complexes, peu variés, mais un sens très net de ce qui dans la nature peut être choisi pour parler à l’esprit de façon intéressante, il trouve le moyen de n’être jamais monotone. L’Epave et la Ville close sont de belles preuves de cette force, qu’on pourrait dire toute morale, du dessin. » Arsène Alexandre, 12 avril 1914, Le Figaro

« Dauchez a commis une erreur en prenant pour motif de tableau la carcasse minutieusement étudiée d’une épave, mais son talent n’a jamais été plus ferme et plus sûr que dans sa Vue de Concarneau enserré dans la magnifique ceinture des remparts de la ville close, et dans sa côte déchiquetée de Plomarc’h il atteint à une réelle majesté. Je faisais observer l’autre jour que le réalisme, compris avec largeur, n’était pas incompatible avec le style. Dauchez en est une preuve nouvelle. » Thiébault-Sisson, 16 avril 1914, Le Temps

« M. Dauchez est un analyste impeccable, un dessinateur sans défaut des terrains et des arbres. C’est justement parce qu’il est un observateur précis, un dessinateur minutieux que, lorsqu’il vise à nous émouvoir, nous ne nous en apercevons pas. Son Épave est un bateau qui gît sur la grève, comme un pauvre noyé rejeté par le flot ; c’est une étude dessinée et peinte avec un art impeccable et une grande force. » Louis Hourticq, juillet 1914, Art et décoration

Le tableau est aussi exposé à la Galerie Georges Petit, sans précision de date (Dauchez participe régulièrement à des expositions dans cette galerie) ; il inspire un poème à l’acquéreur, Charles Colas, le 7 mars 1924 : Au Maître André Dauchez, peintre de l’Épave, pour lui dire mon admiration. (1)

Pitié. Respect. Le fier navire jeune et fort,
Armé pour le travail et la rude aventure,
Ne chevauchera plus la mer. Sa mort est sûre :
Il a sur les rochers trouvé son dernier port.

Le vent qu’on entendait chanter dans la mâture
N’a pas su qu’il allait, en tuant ce beau corps,
Ravir à l’océan son plus noble décor ;
Aveuglément les flots ont brisé leur parure.

Comprennent-ils ? Autour du héros expirant,
Forme sereine où veille encore une pensée,
Voici que leur fureur soudain s’est apaisée.

Pitié. Respect. L’esprit du superbe gisant
Domine encor la mer… Et l’Art, pieux et grave
Vient, pour l’éternité, fixer les traits du brave.

En 2021 à l’occasion d’une conférence, j’ai rencontré une petite-fille de M. Colas, héritière du tableau ; elle m’a dit sa passion pour cette toile et m’a raconté qu’à l’occasion d’un déménagement, elle avait veillé à disposer d’un mur suffisamment grand pour pouvoir l’accrocher. André Dauchez aurait été ravi de cet enthousiasme !

Notes

(1) : Archives familiales
(2) : Vente Thierry-Lannon, Brest, décembre 2025
(3) : Conservé au musée départemental breton, à Quimper
(4) : Vente à l’Hôtel des Ventes de Monte-Carlo en décembre 2022, puis Galerie Brugal, Pont-l’Abbé, puis collection particulière
(5) : Collection particulière
(6) : Rappelons qu’André Dauchez a illustré en 1910 Le Foyer breton, Contes et récits populaires, d’Émile Souvestre
(7) : Articles consultés sur Gallica et Retronews, sites de la BNF

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