En Dauchez, tout est clair, aisé et droit. Ce propos de Charles Jouas est rapporté par René Gobillot (1882-1978), écrivain et historien, secrétaire de la Revue normande, conservateur du musée de Chartres, ami de Jouas (1). Jouas pense-t-il à son confrère graveur, ou à son ami ? Leurs parcours professionnels se sont bien souvent croisés, des liens d’amitié étroits les ont unis.

Cela m’a donné envie d’en savoir plus sur Jouas, mais les renseignements aisément disponibles sur internet sont bien succincts : pour en savoir plus, il a fallu quelques mois d’enquête ! Merci en particulier aux registres d’état civil de la mairie de Paris, au site Gallica (Bibliothèque nationale de France), à la base Salons du Musée d’Orsay, à quelques sites bien documentés chez certains libraires et commissaires-priseurs, quelques musées et bibliothèques, sans oublier les archives familiales.
Une enquête qui part du faubourg Saint-Antoine et nous conduit au Maroc, aux Pyrénées, au Havre et à Besançon, au fil de la Seine de Paris à Rouen, des cathédrales gothiques à Vauban… Des amis bibliophiles, éditeurs, collectionneurs, écrivains, journalistes et bien sûr quelques peintres graveurs : un talent certain, un homme attachant !
Vie privée
Charles Alfred Auguste Jouas naît le 5 décembre 1866 au domicile de ses parents, 61 rue de Reuilly dans le quartier du faubourg Saint-Antoine à Paris. Ses parents, Édouard et Louise Jouas, sont boulangers ; un premier fils, Arsène, est né et mort en 1857, suivi d’un deuxième, Émile (1858-1945) ; Charles est le troisième.

Il effectue son service militaire en 1885-1886 dans l’Infanterie, et effectuera plusieurs périodes d’instruction dans les années suivantes.
Plus attiré par les arts graphiques que par la boulangerie, Charles Jouas se met à peindre, et il expose ; les catalogues des Salons (2) nous permettent de le suivre dans Paris : en 1884, au 116 rue de Reuilly ; de 1885 à 1888, au 32 avenue de Saint-Mandé ; en 1889 au 5 rue Bara (avec le peintre Paul de Frick, élève de Gustave Boulanger comme Jouas) ; en 1890 au 3 rue de l’Abbaye. En 1891, il est domicilié 3 Cour de Rohan, un logis qu’il ne quittera plus (en fait, le 3 bis). La Cour de Rohan est l’ancien hôtel des archevêques de Rouen, et l’on pressent l’attrait de Jouas pour les vieilles pierres. Gobillot écrit (3) : Un large cordon met en branle une bonne vieille cloche bien sonore. L’huis s’ouvre. À peine a-t-on déposé son vêtement que Charles Jouas arrive, les mains tendues, dans un geste de bienvenue cordiale et charmante.


Cour de Rohan, c’est aussi là qu’habite Louise-Alexandrine Desbordes depuis 1890 ; Charles et Louise se marient le 28 juillet 1906 à la mairie du VIe arrondissement. Elle prend alors le nom de Louise Desbordes-Jouas.


Louise Desbordes-Jouas
Louise Desbordes (1848-1928) est divorcée de Raphaël Grassian depuis 1896, qu’elle avait épousé en 1884. Elle est une femme artiste : son père était musicien, elle s’est orientée vers une carrière musicale à l’Opéra de Paris comme chanteuse lyrique (mezzo-soprano). Renonçant à cette carrière en 1872, elle s’oriente vers la peinture et s’inscrit à l’atelier du peintre belge Alfred Stevens (1823-1906). Elle expose au Salon officiel de l’Académie des Beaux-Arts dès 1876, puis au Salon des Artistes français, et à la Société nationale des Beaux-Arts à partir de 1890. Son travail est remarqué par J.K. Huysmans, critique d’art, en 1879. Elle recevra des commandes importantes et exposera aussi à la Société des femmes artistes, à l’Union des femmes peintres et sculpteurs, au groupe Les Quelques, etc.
Mais revenons à l’atelier de Stevens… Parmi les élèves figure Sarah Bernhardt (1844-1923), comédienne et actrice, mais aussi peintre et sculpteur. Louise et Sarah garderont de forts liens d’amitié. Sarah Bernhardt est aussi bibliophile ; lorsque sa bibliothèque est vendue en juin 1923, parmi près de 700 livres figurent deux ouvrages illustrés par Charles Jouas : La mer, de Jean Richepin, 36 aquarelles originales, et Au Maroc, de Pierre Loti, exemplaire unique orné de 72 aquarelles originales.
Les Jouas et l’Anjou
Louise Desbordes est née à Angers, et restera toute sa vie attachée à l’Anjou ; le couple Jouas participe aux expositions parisiennes de la Société des Artistes angevins et aux dîners organisés par le journal L’Angevin de Paris. En 1910 et 1911 au moins, les Jouas sont membres de la délégation angevine au Pardon de la Reine Anne (Anne de Bretagne) à Montfort-l’Amaury ; en 1914, Charles Jouas donne des eaux-fortes pour une loterie destinée à financer une statue de la Reine Anne, projet mené par les Morbihannais de Paris, les Angevins de Paris, etc.


En 1912, avec d’autres artistes angevins, les Jouas illustrent Au tombeau de Virgile, de Maurice Couallier (1869-1941), publié aux Éditions des Artistes angevins. En 1914, paraît Gestes et dires du Bon Roi René, de Guillaume Carantec, comprenant en frontispice une vue d’Angers gravée par Charles Jouas ; Guillaume Carantec est le pseudonyme de Camille Craux, rédacteur à L’Angevin de Paris.

Aux visiteurs qu’il reçoit le samedi, Charles Jouas offre bien sûr du vin de Saumur, le vin d’un ami bibliophile, M. Bertreux (3).
Évoquons encore Marc Leclerc (1874-1946), chansonnier, peintre, trésorier de la Société des Artistes angevins et secrétaire de la rédaction de L’Angevin de Paris. Il est un ami des Jouas et rédigera un très bel hommage en 1927 après la mort de Louise, Une artiste angevine : Louise Desbordes-Jouas, publié aux éditions André Bruel à Angers. Marc Leclerc fera plus tard un legs au musée d’Angers de plusieurs œuvres, dont un pastel et une eau-forte de Charles Jouas et une peinture de Louise Desbordes-Jouas.
Créteil
Louise Desbordes-Jouas décède à Créteil le 18 août 1926. Créteil : les Jouas y ont une maison, 17 rue du Sergent Bobillot ; cette adresse est le domicile indiqué par Charles Jouas dans le catalogue de l’exposition de la Société des Amis des Arts de Lorraine à Nancy en 1892. La mère de Charles, Élisabeth Louise Voisin, née à Créteil, y avait des origines familiales depuis plusieurs générations, ce qui expliquerait l’origine de cette propriété.
Vers l’an 400 à Créteil furent martyrisés les saints Agoard et Aglibert, dont les reliques sont conservées dans la crypte de l’église Saint-Christophe. Selon un bulletin du Vieux Saint-Maur en 1950, Charles Jouas aurait peint le baptême de ces deux saints, tableau conservé dans la chapelle du baptistère (d’autres sources attribuent ce tableau à Henry Lerolle) ; plus sûrement, il a gravé la scène de leur martyr.


Cayeux-sur-Mer
Charles Jouas possède aussi une propriété à Cayeux-sur-Mer, dans la Somme… Peu d’informations ! Il y a bien quelques dessins au début des années 1930. René Gobillot ne mentionne pas Cayeux dans Les Samedis de Charles Jouas (3), mais dans André Dauchez, peintre et graveur (1), il évoque des séjours de Dauchez chez Jouas. Le catalogue des peintures de Dauchez mentionne une peinture en 1933, Environs de Cayeux, et une estampe la même année dans le catalogue des eaux-fortes, Route de Cayeux.




Charles Jouas et André Dauchez
Nous n’en saurons pas plus sur Cayeux, mais voilà l’occasion d’aborder l’amitié des deux artistes ! Elle a motivé cet article. À quand remonte cette amitié ? Au début des années 1920, ou avant ? Elle fut en tous cas profonde et sincère, et Gobillot l’évoque plusieurs fois dans les biographies qu’il a rédigées : On n’ignore pas les liens étroits qui, depuis tant d’années, unissent les deux artistes. Ils sont nés d’une estime réciproque. Du premier coup ces droitures-là se sont comprises, parce que leur âme est loyale comme leur art et leurs pensées sans détours (1).
La photo ci-dessous montre André Dauchez dans son atelier de la rue Saint-Guillaume, peignant Le port de Sauzon, en 1919. Qui est le visiteur, assis sur le canapé ? Ce pourrait bien être Charles Jouas.

Gobillot retranscrit aussi l’extrait d’une lettre de Dauchez à Jouas, sans indication de date (1) : Cette pauvre lettre, où tu m’exprimes toute ton angoisse, où ta douleur s’épanche, avec quelle émotion je l’ai lue et relue ! De tout mon cœur je suis avec toi, je partage ta peine, je souffre de ton affliction, tu le sais bien, n’est-ce pas ?
Et suit une deuxième lettre, le lendemain : Comment te dire mon émotion ! Tu la devines. Tu sais que je souffre de ta souffrance, que ton chagrin me rend malheureux et que je voudrais, autant qu’il est possible à mon amitié bien impuissante, soulager ta peine. Je voudrais surtout que tu comptes sur cette amitié, la plus sincère, la plus franche, je te l’assure, de toutes celles que tu as inspirées, toi qui n’as que des amis. Elle est toute fraternelle et le mot « ami » me paraît trop faible quand je pense à toi qui es un frère pour moi.
Les archives familiales (4) indiquent quelques venues de Charles Jouas en Bretagne. Deux lettres qu’il adresse à Dauchez pendant l’été 1925 montrent qu’il connaît bien les occupations bretonnes de son ami : pêche à pied, navigation, recherche de motifs, tir à l’arc, etc.




Un carnet de dessins de Jouas vendu aux enchères en 2009 (5) évoque un séjour breton en septembre 1926 : pris le train pour Concarneau dans l’espoir d’y trouver Dauchez. Jouas retrouve Philippe, le fils aîné d’André Dauchez, qui l’emmène sur son bateau, le Plongeon : ils remontent l’Odet à la recherche des parents Dauchez sur l’Embellie. Rose, une fille d’André Dauchez, écrit dans ses souvenirs qu’en septembre 1926, Jouas est à Bénodet avec son frère et sa belle-sœur et navigue avec les Dauchez sur l’Embellie (4).

Dans une lettre du 24 juillet 1934 adressée à André Dauchez, Jouas l’informe d’un prochain voyage dans le Morbihan, espérant le rencontrer à Port-Louis ou au Palais (Belle-Île) ; il vient probablement pour faire des dessins de la Citadelle, pour un projet d’illustration d’un livre sur Vauban. Mais André Dauchez n’a jamais de calendrier bien établi à l’avance : il navigue sur la Grande Ourse au gré de la météo et des motifs trouvés. Le 26 juillet, Dauchez est au Palais et voit arriver Jouas par le vapeur de Quiberon. « Après dîner, nous nous serrons pour lui installer une couchette sur le plancher de la chambre » (Journal de la Grande Ourse (4)). Jouas repart le 1er août.


Charles Jouas dédicacera plusieurs dessins à son ami, comme celui-ci : Chemin de Fer du Nord, Gare de la Chapelle, juillet 1927. Ch. Jouas à son fraternel ami André Dauchez. Inversement, le catalogue des eaux-fortes d’André Dauchez indique plusieurs gravures ayant appartenu à Jouas.

Cette amitié des deux graveurs est bien connue de leurs confrères ; René Gobillot évoque un tableau du peintre Hugues de Beaumont (1874-1947) (1) : Leur amitié du reste est si connue que le peintre Hugues de Beaumont, ce portraitiste d’une psychologie à la fois si fine et si puissante, a tenu à les rassembler dans son tableau « Réunion d’amis dans un atelier ». Cet atelier est celui du peintre, H. de Beaumont ; Gobillot liste les artistes présents, onze artistes peintres, graveurs et sculpteurs, et poursuit : Dans le fond, à gauche, les deux amis regardent des estampes, assis sur un canapé, Jouas penché sur l’épaule droite de Dauchez. Et c’est bien ainsi qu’il faut les voir, car, pour l’un comme pour l’autre, c’est dans l’ami que l’homme s’épanouit.
Après l’élection de Dauchez à l’Académie des Beaux-Arts en 1938, une fête est vraisemblablement organisée, réunissant famille, amis et collègues ; Jouas écrit un discours, daté du 21 juin.


Société historique du VIe arrondissement de Paris
Cette société, créée en 1898, a pour objet d’étudier l’histoire et le patrimoine du VIe arrondissement de Paris ; les nouveaux membres doivent être présentés par deux adhérents. L’adhésion de Charles Jouas est présentée en 1922 par Charles Saunier, Secrétaire général et membre fondateur de la Société, et Henry Nocq, Conservateur ; il en devient un membre assidu, et membre du Conseil d’administration en 1932.
Jouas présente régulièrement de nouveaux membres : citons, parmi d’autres, en 1923 André Dauchez et Paul-Adrien Bouroux (graveur, futur membre de la Société de Saint-Eloy), présentés par Jouas et Saunier ; en 1925, Léon Comar (bibliophile et Président de la Société de la gravure originale sur bois), présenté par Dauchez et Jouas ; en 1931, René Gobillot, présenté par Saunier et Jouas ; en 1936, Henry Cheffer (peintre et graveur, membre de la Société de Saint-Eloy), présenté par Gobillot et Jouas… Et de nombreux autres peintres et graveurs, relieurs, hommes de lettres, libraires, éditeurs… Charles Jouas est membre de la Société et administrateur jusqu’à sa mort en 1942.

Ismérie-Rose Languedoc
Reprenons le cours de la vie de Jouas… Veuf depuis 1926, il retrouve le bonheur et épouse Ismérie-Rose Languedoc (1881-1958) le 11 février 1928. L’acte de mariage indique qu’elle est veuve et sans profession ; Rose, la fille d’André Dauchez, écrit ce jour-là dans son carnet (4) : C’est ce matin qu’a eu lieu le mariage de M. Jouas. Il épouse une famille de cinq enfants.

Difficile de trouver plus d’informations sur cette seconde Madame Jouas ! Gobillot, encore lui, écrit (3) : … ces Samedis où Madame Jouas apporte à son mari la même aide précieuse qu’elle ne cesse de lui prodiguer en toutes occasions. Par elle l’œuvre de Charles Jouas est aujourd’hui admirablement classée en de grands cartons de toile grise dont les piles impressionnantes emplissent trois placards, plutôt trois grands réduits garnis de planches. […] Toutefois la tâche de Madame Jouas ne se borne pas à ce rôle matériel. Douée d’un sens critique qui lui fait apparaître aussitôt les déficiences ou les qualités d’une technique, elle n’hésite pas à donner son opinion, défendant au besoin son point de vue avec chaleur, et j’en connais qui se sont bien trouvés d’avoir suivi son avis. On voit comment elle entend auprès du Maître son rôle de collaboratrice. Consciente de la valeur de celui-ci et soucieuse de sa réputation, elle se montre sévère – parfois même un peu trop aux yeux de quelques-uns – pour certaines œuvres de sa jeunesse. Mais comment lui en tenir rigueur, puisque, ce faisant, elle n’a en vue que la plus grande renommée de l’artiste !
La mort de Charles Jouas
Charles Jouas vit encore quelques années, fourmillant de projets ; après sa mort le 14 mai 1942 à son domicile Cour de Rohan, des livres seront encore édités, illustrés de ses travaux antérieurs.

Un communiqué de la Société J.K. Huysmans, dont Jouas était membre, indique (6) : Avec le graveur Charles Jouas disparaît l’un des derniers amis de Huysmans dont il fit plusieurs portraits et dont il aimait à rappeler avec une bonhomie respectueuse maintes anecdotes. […] Jouas avait 76 ans. Il laisse une œuvre considérable, et de rare perfection. Sa maîtrise, la qualité de son inspiration, la finesse avec laquelle il sut rendre les perspectives architecturales les plus fouillées assurent à sa mémoire la durée.
Émile Sedeyn (1871-1946), écrivain, journaliste et critique d’art, rédige un hommage émouvant et conclut (7) : Ah ! Cher Jouas il ne devait t’arriver qu’une fois d’affliger ceux qui t’aimèrent. Et ce fut ce triste matin où ils apprirent qu’il leur fallait s’habituer à ne plus te voir. Dans cet hommage figure en frontispice le portrait de Jouas par Henri Royer.

En 1950, Charles Henry écrit dans Le Vieux Saint-Maur (8) : Cet artiste était d’une modestie proverbiale quoi qu’il montrât une rare maîtrise dans tous les dessins qu’il gravait lui-même.
N’est-il pas temps de s’intéresser à son œuvre ? Un second article, consacré à son œuvre et sa vie d’artiste, sera publié à la fin de l’été.
Notes
- 1 : René Gobillot, André Dauchez, peintre et graveur, Librairie Auguste Fontaine, 1937, réédition PHP / Association André Dauchez, 2017.
- 2 : base Salons du Musée d’Orsay, jusqu’en 1914, pour les principaux Salons.
- 3 : René Gobillot, Les Samedis de Charles Jouas, Librairie Auguste Fontaine, 1936
- 4 : Archives familiales : lettres familiales et Journal de la Grande Ourse conservés au musée départemental breton ; autres carnets familiaux.
- 5 : Vente Pierre Bergé et Associés, 23 juin 2009
- 6 : Journal Candide, 12 août 1942, consulté sur Gallica.
- 7 : Émile Sedeyn, Valognes – Hommage à Charles Jouas, Société de Saint Eloy, 1946. Consulté sur le site de la Bibliothèque de Reims.
- 8 : Bulletin Le Vieux Saint-Maur, 1950, consulté sur Gallica.
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