L’Estuaire, 1938

Cet estuaire est celui d’une ria à l’est de Bénodet et de l’estuaire de l’Odet, aujourd’hui appelée Mer blanche, en breton Groasquen, ou Groasken.

Cette ria, sujette au mouvement des marées, s’étend sur plusieurs kilomètres d’ouest en est, vers Mousterlin, derrière le cordon dunaire ; quelques anses partent vers le nord. Merveilleuse zone naturelle où prolifèrent la flore et la faune avicoles, une lagune qui n’a cessé d’attirer André Dauchez : il y a réalisé des dizaines d’eaux-fortes et peintures depuis sa jeunesse.
En 1937, il indique dans le Journal de la Grande Ourse (1) s’y être rendu 23 fois, entre le 7 juillet et le 25 septembre, pour des recherches de motifs, des croquis, des dessins, des études. Début août, il est reparti 10 jours à Paris pour réaliser une eau-forte pour l’Exposition Internationale ; il a ensuite fait un périple vers Camaret pendant 10 jours, puis a navigué une semaine dans le Morbihan début septembre : cela représente une balade au Groasken tous les deux jours à peu près ! Les catalogues des peintures et des eaux-fortes font état de huit motifs au Groasken en 1937/1938, fruits du travail de l’été 1937.

On sait l’importance du ciel dans les œuvres de Dauchez… Cet été-là, la météo ne lui est guère favorable : « temps gris », « le ciel se couvre », « ciel trop gris », « soleil intermittent », « ciel sans nuage », « grains », « quelques éclaircies » …

Les indications du Journal de la Grande Ourse ne sont pas toujours précises ; le dessin pourrait avoir été fait le 26 juillet : « Matin calme. Soleil intermittent. Dessin de la pointe St Gilles sur l’entrée du Groasken ». En réalité, la pointe Saint-Gilles (ou Saint-Gildas) se situe plus à l’ouest, mais André Dauchez, venant de Bénodet, a pu arriver par cette pointe, et poursuivre jusqu’à la dune de Lichaven pour trouver ce motif (2).
L’artiste est tourné vers l’est, les ombres correspondent à un éclairage matinal.

L’étude, elle, pourrait avoir été faite le surlendemain, 28 juillet (« Matinée froide mais lumineuse et calme. Étude à la pointe St Gilles »).

L’Estuaire, huile sur panneau, 38×46

Si le dessin a pour but d’étudier et fixer les détails du motifs, l’étude s’attache aux couleurs, alternance d’ocre (la dune, le sable) et de vert (une zone herbeuse, des buissons). Dans le ciel, les effets sont différents de ceux du dessin, puisqu’il semble qu’ils n’ont pas été réalisés le même jour ; c’est le ciel du dessin qu’André Dauchez retiendra pour peindre ses toiles.

Après ce travail sur le terrain, André Dauchez peint une première toile en atelier : une toile de grandes dimensions, certes, mais quelques détails sont omis, et le ciel n’atteint pas la qualité habituelle des ciels du peintre, si l’on en juge par la photo.

L’Estuaire, huile sur toile, 97×146

André Dauchez réalise alors une seconde toile, qu’il expose au Salon National Indépendant en 1938.

Le Salon National Indépendant de 1938 est la première manifestation d’une jeune société qui vient de naître et qu’André Dauchez préside, née à la suite de l’exposition du « Groupe Indépendant de la Nationale » organisée en 1937.
Il faut rappeler le contexte : fin 1936, Dauchez, président de la Société Nationale des Beaux-Arts, avait démissionné en réaction à une cabale interne, suivi par une quinzaine de membres du Comité et de nombreux artistes de la société. Cette scission n’est pas la première : en 1923, un groupe d’artistes avait quitté la SNBA pour créer le Salon des Tuileries ; avant cela, en 1908, d’autres l’avait déjà quittée pour créer le Salon d’Automne. Et la SNBA elle-même était née en 1890 d’une scission de la Société des Artistes Français, et cette scission avait été précédée d’une autre, donnant naissance au Salon des Indépendants.
Nous voilà donc, en 1938, avec six grands Salons parisiens de peinture, gravure et sculpture, sans oublier le Salon d’Hiver, le Salon des Surindépendants, le Salon des Vrais Indépendants, les Aquarellistes français, les Arts décoratifs, l’Union des femmes peintres et sculpteurs, la Société des pastellistes français, les Peintres orientalistes, les Peintres-graveurs, etc.

Le Salon National Indépendant se tient du 23 avril au 7 mai 1938 à Paris, Galerie Charpentier. Il est inauguré par Georges Huisman, directeur général des Beaux-Arts, et Pierre Darras, directeur des Beaux-Arts de la Ville de Paris ; Albert Lebrun, président de la République, visite officiellement le Salon.
L’exposition se veut éclectique, regroupant des membres des principales sociétés artistiques (Artistes français, Indépendants, Salons d’Automne et des Tuileries, transfuges de la SNBA…), quelques membres de l’Institut, de nombreux peintres, graveurs et sculpteurs en vogue, ainsi que de jeunes artistes. Les critiques d’art se prennent à imaginer l’avènement d’un Salon unique !

Il s’agit donc de la seconde huile sur toile ; d’un format légèrement différent de l’esquisse, elle paraît plus aboutie dans les détails, mais surtout dans la représentation du ciel, jeu d’ombres et de lumières.

L’Estuaire, huile sur toile, 114×146 (3)

L’Estuaire recueille des avis favorables de la part des journalistes :
. «L’Estuaire, une grande page, sévère, quelque peu hautaine, manifestement bretonne avec cette clôture de pierre, ces cailloux isolés, ces verdures que le vent de mer incline, étend sur la grève claire des eaux d’un bleu laiteux sous un haut ciel : cela fait honneur à André Dauchez, président de ce Salon. […] » Louis Paillard, 21 avril 1938, Le Petit Journal
. « Dans la section de peinture, citons L’Estuaire, d’André Dauchez, toile de grand style, pleine de sereine harmonie et vibrante d’atmosphère, où la majesté du fleuve qui se jette dans l’océan semble refléter toute la profondeur azurée du ciel […] » 24 avril 1938, Le Matin
. « […] un ample paysage de M. Dauchez : L’Estuaire étend ses lignes mélancoliques sous un vaste ciel ; […]. » 24 avril 1938, Le Temps
. « A tout seigneur tout honneur : le président de ce Salon, M. André Dauchez, nous offre sous le nom de L’Estuaire un paysage breton au grand ciel qui est une page magistrale. […] » R. C., 3 mai 1938, La Liberté
. « Au centre du grand hall, une toile de M. André Dauchez, qui est le président de la nouvelle société, résumait les qualités de ce peintre émouvant. C’était un vaste paysage des terres basses de l’Odet, à l’heure où, sous le ciel doré et pâlissant, la verdure devient plus vive. Comme le peintre regarde au sud, le gouffre du couchant envahit sa toile par la droite. Une anse de la mer y pénètre aussi et vient s’achever par une plage de sable, au-delà de laquelle traînent encore des flaques. Le premier plan est fait de petits prés encadrés de haies vives, comme ils le sont en Bretagne. Les buissons de ces haies sont couchés par le vent d’ouest. Une route borde le bas de la toile. Ce n’est pas seulement l’image du jour déclinant qui remplit le tableau, mais sa sérénité et sa mélancolie. Telle est la poésie propre à la peinture. » Henry Bidou, 14 mai 1938, L’Europe nouvelle

Ce tableau est acheté par l’État au Salon de 1938, et conservé au musée d’Orsay pendant quelques décennies. En 2021, il attire à nouveau l’attention, et est affecté à la Présidence de la République… mais dans quel bureau ? Il faudra suivre son affectation dans les prochaines années !

(1) : Journal manuscrit tenu par André Dauchez à bord de la Grande Ourse entre 1928 et 1939 ; ce journal est conservé au Musée départemental breton.
(2) : Pour plus de précisions géographiques, lire le blog de Renan Clorennec, La Mer dans les bois, consacré à l’histoire de Bénodet ; plusieurs articles ont pour thème le Groasken.
(3) : Crédit photographique : Yves Chenot / Centre national des arts plastiques

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